Il est assez symbolique de voir un Goréen de souche pratiquer un art martial qui rappelle la douloureuse période de l’esclavage. La capoeira n’est pas seulement une banale combinaison de gestes acrobatiques, de cadences, de rythmes ludiques. Au-delà de son langage corporel et poétique, à la fois exquis et brut, pour traduire une ambivalence, elle évoque le passé des peuples africains qui se sont retrouvés au Brésil et qui y ont assoupi leur douleur. El Hadj Moctar Ndiaye, instructeur de capoeira, s’emploie, depuis plus d’une décennie, à entretenir cette mémoire en faisant le voyage inverse pour que cette vieille pratique retrouve sa terre d’origine, l’Afrique. Portrait d’une créature atypique.

C’est vous qui avez mangé ma pomme ? Oui, c’est moi, j’avais faim. J’ai également donné la mangue à mon pauvre ami qui en raffole ! Moctar Ndiaye est capable de servir ces réponses, non pas par manquement au savoir-vivre, mais plutôt par bonhomie et honnêteté presque ingénue. L’homme est d’une simplicité touchante. Son sinueux parcours ne lui a pas fait perdre sa grandeur d’âme. Il ne l’a pas non plus rendu revêche. Sous un soleil de plomb, nous faisons « irruption » chez le bonhomme après que des populations goréennes nous ont touché un mot de la pratique de la capoeira, art martial afro-brésilien. Nous nous attendions à rencontrer un jeune bâti à chaux et à sable avec des dreadlocks, attendant naïvement une hypothétique « épouse bienfaitrice » venue des contrées lointaines et prospères. Du genre un peu chichiteux comme on en trouve souvent dans les vieilles villes coloniales !

Lui, il a vécu un demi-siècle. Il n’est pas le plus fidèle ami de la tondeuse à barbe. Il ne trouve pas de honte à raconter tous les petits boulots « miséreux » qu’il se dégotait au gré de ses « mésaventures ». Moctar est définitivement une créature atypique qui, par son altruisme, développe, au Sénégal, un art martial qui servait d’exutoire à des esclaves africains du Brésil. Que du chemin ! Ce natif de Gorée, ancien élève du lycée Lamine Guèye de Dakar, fait partie de la génération d’étudiants dont les ambitions ont été déçues par l’invalidité de l’année universitaire 1993-1994. « J’ai fait un parcours un peu compliqué à l’université. L’année blanche m’a mis sur une autre piste qui n’en était pas moins chaotique », se souvient-il. Quand l’opportunité de gagner un peu d’argent s’est présentée, l’insulaire n’a pas trop gambergé. Il accumule les petits boulots : ouvrier de chantier, docker, gardien…

En 1995, pour se fabriquer un destin plus conforme à son cursus, il dispense des cours dans des écoles privées à Dakar après que le gouvernement sénégalais a décidé d’octroyer des autorisations d’enseignement. Il est au bord du renoncement. Les salaires sont bas et irréguliers. Quelques propositions de répétiteur à Gorée s’offrent à lui comme une aubaine. Petit à petit, une flopée d’élèves lui sont confiés.

La providence le met en relation avec un des mômes dont il est le répétiteur. Adopté par des parents français, ce jeune garçon, à l’âge de quatre ans, s’était déjà initié à la capoeira en France. Sa difficile adaptation dans ce pays avait convaincu ses parents adoptifs de le ramener au Sénégal en attendant que sa carapace soit un peu plus dure. Moctar en devient le protecteur et le répétiteur. « Ce garçon avait une gestuelle qui m’intriguait. J’en ai parlé à sa maman qui m’apprend que c’est de la capoeira » ; lui, il n’avait aucune idée de cet art à la consonance peu familière. La bonne dame lui présente un manuel qui en fournit des détails. Et « cela a changé ma vie ». Comme une illumination provoquée par un art exotique qui retrouve sa terre d’inspiration.

« Pèlerinage » à Salvador de Bahia
La mère du garçon, avec le soutien de l’ambassadeur du Brésil au Sénégal, fait alors venir le maître de capoeira, Paulo Boavida, à Gorée. Le « prosélyte » en perd presque une boule. Il s’en est suivi trois semaines de stage renouvelé avec trois autres maîtres.

« Je me suis attaché à cet art martial de manière viscérale sans pouvoir me l’expliquer ». Avec son fidèle compagnon, le garçon, Moctar Ndiaye fait son « pèlerinage » au Brésil, en 1999, pour deux mois et demi et découvre le sanctuaire de la capoeira, Salvador de Bahia, ses populations noires et sa ferveur. Il en devient la curiosité. Le Sénégalais qui fait la capoeira ! La « Tv globo », télévision brésilienne, avait auparavant fait un reportage sur lui lors de son passage à Rio de Janeiro.

Le capoeiriste revient à Dakar plein de bonnes intentions. En 2003, il crée un groupe, « Africa capoeira », qui, malgré les difficultés, a formé deux éléments qui, aujourd’hui, dispensent des cours sous d’autres cieux. Le bonhomme tire aussi fierté de la prouesse réalisée en 2005 quand l’Ile de Gorée a abrité, du 13 au 21 juin, la première rencontre internationale de capoeira avec le soutien du ministre brésilien de la Culture de l’époque, Gilberto Gil. Elle intervient deux mois après la visite de l’ancien chef d’Etat brésilien Lula Da Silva au Sénégal. Le groupe avait alors gratifié le président et son hôte d’une exhibition fort bien appréciée.

Brouille avec le maire
« Cette rencontre avait suscité un engouement avec l’arrivée de quelques jeunes dans le groupe. Il y en avait même qui venaient de Dakar, car on bénéficiait de tarifs préférentiels. Leur suppression a porté préjudice au développement de cette discipline à Gorée », regrette-t-il, non sans dénoncer la stigmatisation dont a été l’objet la capoeira sur l’Ile pour des considérations personnelles. « Des gens m’en ont voulu parce que, par amour, j’ai épousé une femme un peu plus âgée que moi ». Oh ! La langue de bois et les fioritures, ce n’est pas trop sa marotte ! Aujourd’hui, les entraînements ont été délocalisés à l’Ecole franco-sénégalaise de Fann. Le groupe ne compte plus aucun Goréen.

Comme au Brésil, la Capoeira, après avoir été la « chose » infamante d’une catégorie sociale, a conquis bien des cœurs et des espaces. Mestre Moctar peut s’en réjouir. Il peut y trouver réconfort pour noyer ses déconvenues politiques. Cet ancien militant du Parti démocratique sénégalais (Pds) a été un proche collaborateur du maire de Gorée, Augustin Senghor, avant qu’une « petite brouille » ne les sépare. C’est une très longue histoire… Mais consent-il juste à dire ceci : « C’est moi qui suis fautif ». Et si l’honnêteté était une des valeurs sacrées de la capoeira ? Mestre Moctar en deviendrait certainement une figure de proue au-delà de nos cieux ?

Alassane Aliou MBAYE
et Marame Coumba SECK

*Le maître (portugais)

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